Grandir avec ses émotions : accompagner l’agressivité des tout-petits
Dans le quotidien d’un service de garde, il n’est pas rare de voir un enfant mordre, pousser ou crier. Ces gestes peuvent surprendre ou inquiéter, mais ils font partie du développement normal des tout-petits. L’agressivité n’est pas nécessairement synonyme de violence : elle traduit souvent un manque de mots, d’habiletés sociales ou de contrôle de soi.
Cette chronique propose de mieux comprendre ces comportements, de distinguer ce qui est normal de ce qui mérite une attention particulière, et surtout d’apprendre comment intervenir avec constance et bienveillance. Car derrière chaque geste impulsif se cache une émotion à décoder et une occasion d’apprentissage.
Comprendre l’agressivité normale chez l’enfant
Quand on pense à l’agressivité, on imagine souvent un enfant qui mord, pousse ou tape. Pourtant, il est important de distinguer l’agressivité normale, liée au développement, de la violence intentionnelle. Chez les enfants de 0 à 5 ans, la majorité des gestes agressifs sont impulsifs et traduisent davantage un manque de vocabulaire ou d'habileté sociale qu’une volonté de nuire.
Entre 0 et 2 ans, les pleurs, morsures et tirages de cheveux sont fréquents. Ces comportements expriment des besoins immédiats : faim, possession d’un jouet, frustration face à un refus. L’enfant agit « dans l’instant », son cerveau n’étant pas encore assez mature pour analyser la situation ou anticiper les conséquences. À partir de 3 ans, l’agressivité évolue : elle devient plus verbale, avec l’apparition de gros mots ou de phrases blessantes. Vers 4-5 ans, les enfants commencent à négocier, mais ont encore besoin du soutien de l’adulte pour exprimer leurs émotions de façon acceptable.
Comprendre que ces gestes sont une étape de développement normal aide l’éducatrice à intervenir avec patience et constance. Le rôle de l’adulte est de canaliser cette énergie, non de la supprimer, en guidant l’enfant vers des moyens socialement acceptables d’exprimer ses émotions.
Top 3 trucs pour éducatrices :
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Gardez en tête que l’enfant n’est pas « méchant » : il agit par immaturité neurologique.
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Reformulez vos consignes de façon positive (« Marche doucement » plutôt que « Ne cours pas »).
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Mettez des mots simples sur ses émotions pour l’aider à se comprendre.
Reconnaître les signaux préoccupants
La plupart des comportements agressifs des jeunes enfants sont normaux. Cependant, certains signes indiquent une agressivité « anormale » qui mérite une attention particulière.
On parle d’agressivité préoccupante lorsque l’enfant déclenche volontairement des bagarres, intimide ses pairs, utilise des objets pour blesser ou semble éprouver du plaisir à faire mal. L’absence de remords, l’incapacité à établir des relations positives ou la violence dirigée vers les parents ou les animaux sont des signaux d’alerte. Bien que rares avant l’âge scolaire, ces comportements doivent être pris au sérieux.
Plusieurs facteurs de risque sont documentés : violence familiale, incohérence parentale, isolement affectif, mais aussi des éléments plus précoces comme un retard de langage, la prématurité extrême ou une grossesse difficile. L’accumulation de ces facteurs peut fragiliser la régulation émotionnelle de l’enfant.
Pour l’éducatrice, l’important est de reconnaître quand les comportements dépassent ce qui est attendu pour l’âge. Intervenir tôt, en collaboration avec les parents, permet souvent d’éviter que ces gestes s’installent. Dans certains cas, référer vers un professionnel (pédiatre, psychologue, CLSC) est nécessaire.
Top 3 trucs pour éducatrices :
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Observez les contextes : quand et pourquoi surviennent les gestes?
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Évitez les longs sermons; dites plutôt ce qui est attendu (« Tu peux demander avec des mots »).
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Collaborez avec les parents et notez vos observations factuelles pour soutenir un suivi professionnel si besoin.
Aller plus loin
Les principes présentés dans cette chronique sont issus de la formation de perfectionnement professionnelle L’impulsivité, l’agressivité et la violence chez l’enfant: Comment intervenir? 6 heures, offerte aux éducatrices et responsables de services de garde et conçue par Isabelle Fréchette. Cette formation approfondit les stratégies d’intervention, les études de cas et les outils concrets applicables en milieu éducatif.
Intervenir efficacement au quotidien
Face à un geste agressif, la réaction de l’éducatrice est déterminante. Les enfants apprennent par imitation : garder son calme et montrer l’exemple sont donc essentiels.
Il est recommandé d’intervenir de manière constante et rationnelle. Un simple « STOP » ou « NON » ferme suffit, suivi d’une indication claire du comportement attendu. Donner d’abord de l’attention à l’enfant blessé évite de renforcer l’agresseur par une attention négative. Par la suite, guider l’enfant vers la réparation (ramasser, consoler, offrir un câlin) favorise un apprentissage actif plutôt qu’une punition stérile.
Mettre des mots sur l’émotion de l’enfant aide aussi à développer son vocabulaire émotionnel : « Je vois que tu es fâché parce que tu voulais le camion. » À force de répétitions, l’enfant apprend peu à peu à exprimer ses besoins avec des mots plutôt qu’avec des gestes. Enfin, la cohérence entre l’équipe éducative et les parents renforce l’efficacité des interventions.
Ainsi, chaque situation agressive peut devenir une opportunité éducative, à condition que l’adulte reste patient, constant et empathique.
Top 3 trucs pour éducatrices :
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Intervenez toujours de la même façon, peu importe le contexte ou votre humeur.
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Valorisez les bons comportements dès qu’ils apparaissent.
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Utilisez la réparation plutôt que la punition pour développer l’empathie et la responsabilité.
📚 Références scientifiques
- Ministère de la Famille du Québec. Accueillir la petite enfance (programme éducatif officiel).
- Center on the Developing Child, Harvard University. InBrief: The Science of Early Childhood Development.
- INSPQ. Développement socioaffectif des jeunes enfants.